Lettre à Vous

par hervé Dalle Nogare  -  3 Mai 2017, 03:04

Lettre à vous

La poésie est l’art de l’impossible, du jamais atteint. Par nature, elle se doit d’être imparfaite. Comme le pensèrent Ictinos et Callicratès, architectes du Parthénon, laissant des espaces irréguliers entre quelques colonnes, elle est en toute chose, humaine, de par ce qu’elle aborde et est comme réflexion de et sur notre condition humaine.

Elle n’a d’autre but que de retenir le plus possible de ce qui vient, passe par l’esprit se diffusant dans le corps, puis la main, se mettant à vibrer dans des mots, par les mots se posant comme oiseaux sur épaules, naissant en lettres encrées de sens et de sonorité, ancrant des images sur une page blanche.

La poésie est l’art du difficile car à aucun moment il ne faut poser aux mots doute ou question…Tout s’évapore alors, ces oiseaux s’envolant pour ne jamais revenir…Elle est un instant du monde et du temps, une présence inattendue éclairant la profondeur que l’on a à être vivant, là, ici, maintenant, saisissant, ressentant, la beauté, la bonté, la valeur, le tragique de cette vie qui bat en soi….

Tout poème est en premier une page blanche, un mode vierge, une totale inconnue, un inattendu, un silence dense….

A l’exact de ce que disait Mile Davis de la musique, la poésie est entière dans le silence et la blancheur d’une page, le poème étant la trace du mouvement de ce silence animé de mots qui apparaissent, agencés d’une élégance innée sur la surface intacte de la page qui se couvre vers après ver.

Elle est semblable au jazz et à la pluralité étymologique de ce mot, elle est essence du dérèglement des sens, de la raison et de la déraison, mélange et libre……

Située à la crête des mots, face à l’infini, sur la frontière ouverte de la page, la poésie est le contact le plus élevé d’une émotion première, d’un langage, d’une langue, apparaissant dans une histoire, en tout premier, personnelle puis commune. Elle est une expérience esthétique de l’infiniment grand et de l’infiniment petit…..

Qu’elle soit en papier ou sur un écran, la page blanche est la surface de contact entre l’inconçu, l’insoupçonnable, soi, et l’écrit, puis vous, lecteurs à qui je dois toute la vérité de cet instant, faisant mienne l’exigence de Cézanne, peignant près de quatre-vingt fois la montagne Sainte Victoire.

 

Car, si je suis en acte en écrivant c’est bien en vous que naitra définitivement ce qui m’aura été donné à voir, à entendre, à traduire ou à chanter ce qui, quelques secondes auparavant, n’était pas encore et s’est transfiguré quelques courts instants plus tard…La fulgurance est un des principes premiers de ces moments-là…Mais c’est bien à vous que sont destinés ces mots, c’est en vous qu’ils feront résonnance et vie….

Il me faut, très humblement, dans une totale disponibilité, recevoir puis, transcrire ce souffle, pouvant suspendre le temps quelques minutes …

Ecrire…Dès les premiers mots, le poème est là, entièrement nu….

Je vois.

En cela la lumière de Rimbaud, le météore, nous éclaire encore….

Ce sont ces pages blanches et leur instant du monde qui m’ont fait aimer écrire…Ce sont ces affrontements constants de la langue avec elle-même, entre le soi et ce « je, autre », le possible et l’impossible, le rationnel et l’irrationnel, l’académique et le révolutionnaire, l’imitation et la torsion, l’appliqué et le crée , l’appris et l’inventé, l’ouvragé et l’inspiré, l’autorisation et l’auteurisation qui me firent aimer écrire…..

Des heures, des jours entiers je fais des gammes, remontant l’histoire d’un mot ou d’une expression. J’ouvre mes dictionnaires, parfois au hasard, ou des pages sur le net, dédiées à la langue ; je lis des poésies d’auteurs connus ou oubliés, homme ou femme, francophones ou étrangers, du passé ou contemporains. J’approfondis mes connaissances en histoire de la littérature.

Je me nourris aussi de livres ou d’articles sur les sciences pures, économiques ou humaines. Je lis et relis Nietzche, Lucrèce, Aurèle, Pascal ou Spinoza, avançant dans la compréhension de leur pensée. Je suis lecteur d’Onfray et parfois de Luc Ferry dont je fus l’élève…S'alimente sans cesse ma réflexion des échanges et débats auxquels je participe, ayant la chance de rencontrer des gens venus de toute part et  qui me font comprendre la différence et la tolérance......

Je fais de la photographie et aime le cinéma…

Et puis je vis, loin du bruit, dans un lieu où la nature, la forêt primaire, est d’une puissance sans égale et où en même temps, se trouve ce que la plus haute technologie humaine a conçu et réalisé. Je vis en Guyane, dernière ville avant les étoiles, lieu témoin du parcours des humains….Ici, se rencontrent des gens du monde entier...C'est ainsi que je fais culture....

 

A vrai dire, j’écris tout le temps….

 

Et si j’orfévre les textes, architecturant ce que l’instant m’a apporté, à aucun moment j’ai la sensation du travail, quand bien même passent les heures…L’inutilité est un autre principe de base de la poésie…

 

Par cette « Lettre à vous », je tenais à vous dire au combien votre présence, sur ce blog, m’est chère dans ce monde où commence une errance, où se rétrécissent les lieux de rencontres…….

 

Tout cela n’aurait pas été si dans ma vie je n’avais pas rencontré quelques personnes essentielles….

Alfred DS, mon ami de toujours, qui me fit découvrir l’Afrique,

Paula G, qui fut la première lectrice,

Dominique B qui me donna confiance, reconnaissant ma pensée,

Landri, mon ami amérindien qui m’ouvrit définitivement à un autre mode de pensée,

Dominique Br qui m’encouragea à continuer….

Je les en remercie profondément…

 

Je remercie Flo, mon ami lointain, Nardjesse et Zoulika pour leurs soutiens….

Damar Val, Liliana pour leur présence sans faille et leur travail d’adaptation.

Spéciale attention à Nicole, Jenny, Agnès, Alain, Karine, Lou, Didier, Eric, Yan,, Natsong et Natemma, Céline, Elomélodie..Et à Yves S pour m’avoir ouvert à René Char ainsi que pour chacune de nos discussions sur la poétique.

Et puis Louis B, Nono K et Yves A, pour la musique….Rock n roll is here to Stay..

 

Mais il est une personne à qui je tiens à rendre hommage et honneur,  à qui je dédie ce qui sera un livre, car tel est la suite de ce blog.

« Réapprendre à marcher dans la nuit »

Par sa grâce, son âme unique, son abnégation et sa détermination, son amour, elle a rendu le tout possible.

Plus que personne, elle comprit qu’écrire de la poésie est une épreuve d’artiste.

A elle, ma reconnaissance et ma tendresse infinie….

Catherine D……

Ecrire poésie est aimer, aimer est poésie écrite.

La poésie nous choisit plus pour qu’elle s’écrive, plus que nous choisissons d’écrire de la poésie.

La poésie est l’Art de l’impossible, du jamais atteint . Elle génère ainsi sa propre régénérescence….

 

HDN Mai 2017

 

 

Lettre à Vous